Google et Facebook ont fait leurs premiers pas sans modestie ni sens de l’ironie. En 1998, Google s’est donné une mission: «Organiser l’information du monde entier et la rendre universellement accessible et utile.» Pour ne pas être en reste, Facebook a pour sa part déclaré sa volonté de «donner aux gens le pouvoir de partager et de rendre le monde plus ouvert et plus connecté ». On ne peut nier que les deux entreprises ont atteint les objectifs qu’elles s’étaient fixés. Malheureusement, leurs déclarations de mission constituaient des définitions étriquées du succès. Cette conception de la réussite a permis aux fondateurs de géants d’engranger des fortunes colossales tout en exposant de trop nombreux utilisateurs aux effets secondaires néfastes des plateformes.

En poursuivant leur stratégie de domination mondiale, Google et Facebook ont répandu les vices jumeaux de l’Amérique que sont le consumérisme égocentré et le désengagement civique sur l’ensemble d’une planète mal armée pour y faire face. Sur le principe, les outils qui fournissent des réponses aux utilisateurs et qui leur permettent de partager des idées sont fantastiques, mais leur mise en œuvre par Google et Facebook, basée sur un recours massif à l’automatisation et l’intelligence artificielle, en a fait des cibles faciles à manipuler. La capacité de Google à fournir des résultats en quelques millisecondes lui confère une illusion d’autorité mal interprétée par les utilisateurs. Ces derniers confondent rapidité et complétude avec exactitude, inconscients que Google fausse les résultats pour qu’ils reflètent ce qu’il connaît de leurs préférences. Ils croient à tort que leur capacité à obtenir une réponse à n’importe quelle question en fait des experts et les libère de leur dépendance aux personnes qui maîtrisent véritablement leur sujet. Le système pourrait fonctionner si Google ne singeait pas les politiciens en proposant les réponses que les utilisateurs veulent plutôt que celles dont ils ont besoin. YouTube, filiale de Google, fonctionne d’une manière similaire mais plus radicale et basée sur la vidéo. Plaisanterie typique du secteur technologique, les fameux «trois degrés de séparation avec Alex Jones » illustrent bien la manière dont YouTube renvoie rapidement les spectateurs à des théories du complot. Facebook a exploité notre confiance en notre famille et en nos amis pour créer une entreprise présentant l’une des valorisations boursières les plus élevées au monde. Ce faisant, il a exacerbé les défauts de notre démocratie – et de celles de nos alliés – tout en produisant des citoyens de moins en moins aptes à penser par eux-mêmes, à savoir à qui se fier, ou à agir dans leur propre intérêt. Des acteurs malintentionnés s’en sont donné à cœur joie ; ils ont profité de la confiance des utilisateurs de Facebook et de Google pour répandre désinformation et propos haineux, pour décourager certains électeurs de voter et pour polariser les populations de nombreux pays. Ils ne s’arrêteront pas tant que nous ne jouerons pas notre rôle de citoyen, tant que nous ne reconquerrons pas notre droit à l’autodétermination.

Selon toute vraisemblance, les utilisateurs de Facebook devraient être outrés par la manière dont la plateforme a été détournée pour saper la démocratie, les droits de l’homme, la vie privée, la santé publique et l’innovation. Certains le sont, en effet, mais la majorité d’entre eux sont trop attachés à ce que leur apporte Facebook. Les membres de la plateforme adorent rester en contact avec des parents et des amis éloignés. Ils aiment partager leurs photos et leurs pensées. Ils ne veulent pas croire que cet outil autour duquel ils ont créé des habitudes si fortes peut causer tant de tort. C’est pour cette raison que j’ai rejoint Tristan, Renée, Sandy et toute l’équipe. Je veux aider les utilisateurs et les responsables politiques à assembler les pièce du puzzle et à ouvrir les yeux.

Facebook reste une menace pour la démocratie. Celle-ci dépend d’un ensemble commun de valeurs et de faits. De la communication et de la réflexion. De la liberté de la presse et de la présence d’autres contrepouvoirs contraignant les plus puissants à rendre des comptes. Facebook (conjointement à Google et Twitter) a brisé la liberté de la presse en deux coups: il a érodé le modèle commercial de la presse écrite avant de la noyer dans la désinformation. Sur Facebook, informations fausses et avérées ont la même allure. Elles ne se distinguent que par le fait que les premières génèrent plus de profit et sont donc nettement mieux traitées. Pour Facebook, les faits sont relatifs. Ils représentent des choix qui reviennent tout d’abord aux utilisateurs et à leurs amis, et qui sont ensuite amplifiés par des algorithmes pour stimuler l’engagement. Dans la même veine, les algorithmes de Facebook promeuvent les messages extrêmes au détriment des messages neutres, la désinformation plutôt que l’information, et les théories du complot au lieu des faits. Chaque utilisateur trouve dans son fil d’actualité unique un assemblage de «faits» potentiellement unique. Il peut partager son avis avec des utilisateurs présentant des opinions communes, mais aussi bloquer n’importe quel point de vue ou information qui lui déplaît.

La communication a son importance, certes, mais l’examen réfléchi des faits, des candidats aux élections et des choix politiques est également primordial. Il est pourtant rendu difficile sur Facebook. Au niveau démocratique, Facebook remporte néanmoins quelques bons points. Il permet de partager des idées et d’organiser des événements. Black Lives Matter, la Women’s March, Indivisible et March for Our Lives ont utilisé la plateforme pour rassembler leurs troupes. C’est également ce qui s’est produit en Tunisie et en Égypte au début du Printemps arabe. Malheureusement, les qualités de Facebook dans le domaine démocratique sont infimes par rapport à ses défauts.


Cet article n’est qu’une courte introduction au livre présenté ci-dessous, comprenant quant à lui une analyse complète du sujet.

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Pour en savoir plus :Longtemps considéré comme un réseau social ludique, Facebook est aujourd’hui au cœur de nombreux scandales, et nombre de ses premiers partisans tirent la sonnette d’alarme. C’est le cas de Roger McNamee, qui a participé à sa création et qui, jusqu’à ces dernières années, était fier de compter parmi les premiers compagnons de route et plus proches conseillers de Mark Zuckerberg. Il a ensuite été témoin de l’évolution du réseau en empire redoutable, prêt à délaisser ses valeurs au profit d’objectifs commerciaux d’une toute autre nature : collecte et revente de données personnelles, manipulation de l’attention des utilisateurs et de leurs comportements, fake news et instrumentalisation de l’opinion publique. Roger McNamee raconte, sous la forme d’un récit personnel passionnant, les arcanes de cette déliquescence, expose les forces à l’œuvre et dénonce les agissements des organisations « high-tech » qui menacent la démocratie et l’économie sans prendre leurs responsabilités. Il milite aujourd’hui pour une réglementation stricte de Facebook et propose des solutions pour ranimer notre vigilance. Facebook, la catastrophe annoncée nous invite dans les coulisses de l’une des sociétés les plus secrètes et puissantes au monde et révèle les menaces que les entreprises de la Silicon Valley font peser sur nos droits et notre sécurité.

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Publié chez EPFL PRESS