La puissance des processeurs, la mémoire vive, les capacités de stockage et la vitesse de transfert des données ne suffisaient jamais à répondre aux demandes des clients, et les ingénieurs devaient faire des compromis. L’ingénierie et la programmation informatique nécessitaient une bonne dose de compétences et d’expérience. Les meilleurs ingénieurs et programmeurs étaient de véritables artistes. Cependant, au moment où Facebook a fait son apparition, la puissance des processeurs, la mémoire vive, les capacités de stockage et la vitesse de transfert des données étaient en passe de perdre ce statut de limites techniques pour devenir des moteurs turbocompressés de croissance. En moins d’une décennie, l’industrie de la tech a changé de façon spectaculaire, mais sur des aspects difficiles à saisir pour la majorité du public. Ce qui s’est produit avec Facebook et les autres plateformes internet n’aurait jamais pu survenir au cours des générations technologiques précédentes. Le chemin parcouru par l’industrie de la tech depuis sa naissance jusqu’à ce changement de paradigme aide à comprendre le succès de Facebook, mais aussi comment il a pu causer autant de dégâts avant que le monde n’ouvre enfin les yeux.

L’histoire de la Silicon Valley peut se résumer en deux « lois ». La première est la loi de Moore, émise par l’un des cofondateurs d’Intel. Elle stipule que le nombre de transistors implantables sur un circuit imprimé double chaque année. Moore a par la suite réajusté sa loi pour en donner une formulation plus utile : la puissance des micro-processeurs double tous les 18 à 24 mois. La seconde loi est celle de Metcalfe, qui doit son nom au fondateur de 3Com. Elle énonce que l’utilité d’un réseau est proportionnelle au carré du nombre de ses nœuds. Plus un réseau est ramifié, plus sa valeur sera grande. Au départ de l’Histoire informatique, les lois de Moore et de Metcalfe se renforçaient mutuellement. Plus le prix des ordinateurs baissait, plus les avantages qu’il y avait à les interconnecter grandissaient. Cinquante ans auront été nécessaires, mais nous avons fini par connecter tous les ordinateurs. L’internet que l’on connaît aujourd’hui est le fruit de ce processus, un réseau global qui connecte des milliards de dispositifs et qui a permis l’avènement de Facebook ainsi que de toutes les plateformes internet possibles et imaginables.

Depuis sa naissance au début des années 1950, l’industrie des technologies a connu plusieurs ères. Durant la guerre froide, le gouvernement américain était le principal client du secteur. Les ordinateurs centraux, gigantesques machines hébergées dans des salles climatisées spécifiques et sur lesquelles veillait un clergé de techniciens affublés de blouses blanches, ont permis une automatisation sans précédent du calcul informatisé. Ces techniciens communiquaient avec les ordinateurs centraux via des cartes perforées en se connectant aux plus primitifs des réseaux informatiques. Comparés aux technologies actuelles, les ordinateurs centraux ne pouvaient pas réaliser grand-chose, mais ils ont permis l’automatisation du traitement de données à grande échelle : les machines ont alors remplacé les calculateurs humains et les employés aux écritures. Durant cette ère, tout client souhaitant utiliser un ordinateur devait s’accommoder d’un produit conçu pour répondre aux besoins du gouvernement, qui investissait des milliards de dollars dans la résolution de problèmes complexes comme la détermination de trajectoires pour les modules lunaires de la NASA ou pour les missiles de l’armée américaine. IBM dominait le secteur des ordinateurs centraux.

L’entreprise fabriquait tous les composants des machines qu’elle vendait et concevait la plupart des logiciels installés dessus. C’était le modèle économique de l’intégration verticale. L’ère gouvernementale a duré environ 30 ans. Les réseaux de données tels qu’on les envisage aujourd’hui n’existaient pas encore. Malgré cela, des esprits brillants ont imaginé un monde dans lequel de petits ordinateurs optimisés pour améliorer la productivité seraient connectés à de puissants réseaux. Au cours des années 1960, J. C. R. Licklider a conçu un réseau préfigurant internet et persuadé le gouvernement américain d’en financer le développement. Durant cette même décennie, Douglas Engelbart a créé un nouveau champ de recherche et développement, celui des interactions homme-machine, qui l’a amené à créer la première souris d’ordinateur et à concevoir la toute première interface graphique. Il aura ensuite fallu attendre près de deux décennies avant que le niveau de performance, dont la progression avait été théorisée par la loi de Moore et par celle de Metcalfe, n’atteigne une valeur suffisante pour que leur vision de la micro-informatique se concrétise, et une décennie supplémentaire pour qu’internet tisse sa toile.

À partir des années 1970, l’industrie de la tech a commencé à déplacer le centre de son attention vers les besoins du secteur privé. Cette ère a débuté avec le concept du temps partagé, qui permettait à de nombreux utilisateurs de partager l’utilisation d’un seul ordinateur et donc de réduire son coût global. Le temps partagé a provoqué l’essor des mini-ordinateurs, plus compacts que les ordinateurs centraux mais dont le coût restait colossal par rapport aux critères actuels. Des réseaux de données commençaient à être élaborés, mais ils étaient très lents et s’étendaient généralement autour d’un seul mini-ordinateur. Les cartes perforées ont fait place aux terminaux, sortes de claviers connectés au réseau primitif, qui ne nécessitaient plus la présence d’un clergé de techniciens en blouse blanche. Le secteur des mini-ordinateurs était dominé par Digital Equipment, Data General, Prime et Wang. Ces machines étaient utiles lorsqu’il s’agissait d’exploiter des logiciels comptables et d’entreprise, mais elles se révélaient bien trop complexes et coûteuses pour un usage personnel. Même si les mini-ordinateurs représentaient un pas de géant par rapport aux ordinateurs centraux, ils ne répondaient que très partiellement aux besoins des clients.

À l’instar d’IBM en son temps, les fabricants de mini-ordinateurs étaient verticalement intégrés et produisaient la plupart des composants de leurs machines. Certains mini-ordinateurs – les machines de traitement de texte Wang, par exemple – répondaient aux besoins en applications de productivité qui seraient à terme remplacées par les ordinateurs personnels (personnal computers, PC). D’autres applications ont survécu plus long-temps, mais au bout du compte, les mini-ordinateurs ont fini par être engloutis par la technologie des ordinateurs personnels, voire par les PC eux-mêmes. Les ordinateurs centraux existent encore aujourd’hui, en grande partie grâce à des logiciels géants et sur mesure comme les systèmes de comptabilité, créés pour le gouvernement ainsi que pour de grandes sociétés et dont le coût de maintenance sur de vieux systèmes est plus bas que sur des systèmes plus récents. (Les énormes fermes de serveurs basées sur la technologie PC attirent aujourd’hui toutes sortes d’applications nécessitant un traitement de type ordinateur central ; elles constituent une solution bien meilleur marché, car elles recourent à un matériel disponible dans le commerce au lieu d’ordinateurs centraux propriétaires.)

ARPANET, précurseur de l’internet actuel, est né d’un projet de recherche du département de la Défense des États-Unis dirigé en 1969 par Bob Taylor, un ingénieur en informatique qui a influencé la conception des systèmes et des réseaux jusqu’à la fin des années 1990. Le laboratoire de Douglas Engelbart était l’un des premiers nœuds du réseau ARPANET. L’objectif était de créer un réseau à l’échelle nationale pour protéger l’infrastructure de commandement et de contrôle en cas d’attaque nucléaire.

Facebook a su mettre à profit l’explosion de l’internet et des réseaux de communication dans son développement. La devise de Facebook – « Move fast and break things [Avancez vite, cassez les codes]» – illustre parfaitement la philosophie lean start-up. Abandonnez toute stratégie. Rassemblez quelques amis, créez un produit qui vous plaît et soumettez-le au verdict du marché. Faites des erreurs, réparez-les, et réitérez le processus. Pour les investisseurs de capital-risque, le modèle lean start-up était un don du ciel. Il leur permettait d’identifier les perdants et de les écarter avant qu’ils n’aient englouti trop d’argent. Les gagnants atteignaient des valeurs si élevées qu’un seul suffisait à garantir un bon rendement à n’importe quel fonds.

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Pour en savoir plus :Longtemps considéré comme un réseau social ludique, Facebook est aujourd’hui au cœur de nombreux scandales, et nombre de ses premiers partisans tirent la sonnette d’alarme. C’est le cas de Roger McNamee, qui a participé à sa création et qui, jusqu’à ces dernières années, était fier de compter parmi les premiers compagnons de route et plus proches conseillers de Mark Zuckerberg. Il a ensuite été témoin de l’évolution du réseau en empire redoutable, prêt à délaisser ses valeurs au profit d’objectifs commerciaux d’une toute autre nature : collecte et revente de données personnelles, manipulation de l’attention des utilisateurs et de leurs comportements, fake news et instrumentalisation de l’opinion publique. Roger McNamee raconte, sous la forme d’un récit personnel passionnant, les arcanes de cette déliquescence, expose les forces à l’œuvre et dénonce les agissements des organisations « high-tech » qui menacent la démocratie et l’économie sans prendre leurs responsabilités. Il milite aujourd’hui pour une réglementation stricte de Facebook et propose des solutions pour ranimer notre vigilance. Facebook, la catastrophe annoncée nous invite dans les coulisses de l’une des sociétés les plus secrètes et puissantes au monde et révèle les menaces que les entreprises de la Silicon Valley font peser sur nos droits et notre sécurité.

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Publié chez EPFL PRESS