Mon ventre gargouille, il est temps de penser au dîner: quel restaurant choisir? Mon restaurant italien préféré ou le thaï qui vient d’ouvrir ? Est-ce que j’invite mon meilleur ami ou une nouvelle connaissance? Je n’arrive pas à choisir – autant rester chez moi. Mais si je reste chez moi, est-ce que je prépare un plat dont j’ai l’habitude ou est-ce que je tente une nouvelle recette trouvée sur Internet ? Si je décide de me faire livrer une pizza pour ne pas faire la cuisine, laquelle choisir ? La même que d’habitude ou la pizza du jour? Avant même d’avoir avalé la moindre bouchée, je suis déjà épuisé. Même l’idée de choisir de la musique, un film ou un livre n’est pas de tout repos, puisqu’à chaque fois il s’agira de choisir.Mais la réalité est plus complexe. Si on se souvient que chacune de nos préférences, que ce soit un restaurant ou une chanson, a été au départ une simple nouveauté parmi d’autres, alors on doit supposer qu’il y a encore de futurs chouchous qui restent à découvrir et, de façon plus générale, que le nouveau mérite notre attention.
Les proverbes immémoriaux reflètent la tension entre ces pôles : « Fais-toi de nouveaux amis, mais garde les vieux. Les premiers sont d’argent, les seconds en or » et « L’amitié, semblable au vin qui se bonifie avec le temps, la plus vieille est toujours la meilleure ». Et, quelle que soit leur pertinence, les proverbes ne déterminent pas les ratios d’argent ou d’or qui constituent l’alliage d’une vie réussie.
Les informaticiens tentent de mettre au point une formule pour calculer cet équilibre depuis au moins 50 ans, et ils ont même un nom pour cela : le compromis explorer/exploiter.
Explorer/Exploiter
Les termes « explorer » et « exploiter » ont des connotations totalement différentes en français, mais pour un informaticien, ils ont chacun un sens très particulier et relativement neutre. Pour dire les choses simplement: explorer, c’est recueillir de l’information, tandis qu’exploiter revient à utiliser cette information pour obtenir le résultat souhaité.Certes, une vie sans exploration ne mérite pas d’être vécue... Mais il faut dire aussi que ne jamais exploiter serait tout aussi mauvais. Du point de vue de la définition informatique, la notion d’exploitation s’applique en fait à tout ce que l’on pourrait définir comme les meilleurs moments de la vie. Réunir toute la famille pour des vacances au bout du monde est un exemple d’exploitation. De même que, pour un passionné de livres, s’installer dans un fauteuil avec une bonne tasse de café et son volume préféré, ou pour un groupe de musique, jouer ses plus grands succès devant un public en extase, ou encore pour un couple, danser sur sa chanson préférée.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’exploration peut devenir un calvaire.
Ce qui rend agréable le fait d’écouter de la musique, par exemple, c’est qu’il y a en permanence de nouvelles chansons à écouter.
Nous avons tous tendance à considérer chacune de nos décisions de façon isolée, comme s’il s’agissait à chaque fois d’opter pour la solution potentiellement la plus profitable. En réalité, les décisions ne sont jamais isolées les unes des autres et le profit potentiel lié à une décision n’a de sens que dans une perspective plus large. Si vous ne considérez pas uniquement la prochaine décision, mais bien toutes les décisions à venir concernant un même problème, le compromis « explorer/exploiter » est crucial. C’est bien ce que dit le mathématicien Peter Whittle lorsqu’il écrit que le bandit manchot «incarne de façon parfaite un conflit présent dans toute activité humaine ».
L'exemple des studios de cinémas
Prenons l’exemple du cinéma américain: alors qu’en 1981 il n’y avait que deux suites parmi les 10 plus gros succès de l’année, en 1991 on passait à trois, cinq en 2001 et enfin, en 2011, la bagatelle de huit suites figurait au palmarès. D’ailleurs cette année-là, la part de suites parmi la production globale de films atteignait un chiffre record ; un record qui sera battu en 2012, puis encore l’année suivante.En décembre 2012, le journaliste Nick Allen faisait montre d’une certaine lassitude en imaginant les sorties de l’année à venir : Les spectateurs auront droit à une sixième fournée de X-Men8, suivi de Fast and Furious 6, Piège de Cristal 5 et Paranormal Activity 5. Il y aura aussi Iron Man 3, The Hangover 3 et les suites des Muppets, des Schtroumpfs, de GI Joe et Bad Santa.
Du point de vue des studios, une suite est un succès assuré: une véritable vache à lait, l’exemple même de l’exploitation. La recherche de valeurs sûres est le signe d’une approche de court terme, un peu comme Chris Stucchio et son choix de privilégier ses restaurants fétiches à la veille de son départ. Les suites ont plus de chances d’être des succès que les films entièrement nouveaux. On peut quand même se demander d’où viendront les prochaines sagas à ce rythme. Ce déluge de suites n’est pas seulement pitoyable (du point de vue de la critique en tout cas), mais contient quelque chose de dramatique. En amorçant une phase centrée presque uniquement sur l’exploitation, l’industrie du cinéma semble démontrer qu’elle a épuisé sa niche.
Si on se fie à l’analyse économique du cinéma américain, on peut trouver une confirmation de cette intuition. Les plus grands studios d’Hollywood ont vu leurs profits chuter de 40 % entre 2007 et 2011, et le nombre de places vendues a baissé10 au cours de la décennie écoulée. Comme le souligne le journal The Economist: «Coincés entre la montée des coûts et la baisse des revenus, les grands studios ont réagi en essayant de faire davantage de films susceptibles d’être des succès : en général, il s’agit de suites de films à succès (voire des prequels, dont l’histoire est antérieure à celle du film d’origine), d’autres formules contenant des personnages déjà bien connus.». Ils jouent ainsi un jeu dangereux, exploiter à outrance leurs produits jusqu'à épuisement de la demande.
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De Brian Christian, Tom Griffiths
Collection Quanto
Publié chez EPFL PRESS



