Le réemploi, une pratique utilisées depuis des milliers d'années
Durant des siècles, les pratiques de réemploi des matériaux étaient omniprésentes dans le secteur du bâtiment.
À l’époque où le transport prenait du temps et dépendait de sources d’énergie humaine et animale, tout ce qui était à portée de main était bienvenu. Les édifices désaffectés faisaient office de carrières de matériaux pour la construction ou l’ornementation. Les blocs de pierre pouvaient être redécoupés, les briques réemployées telles quelles, le bois de charpente scié et redimensionné, l’acier et le bronze fondus et réutilisés.
De hauts niveaux de réemploi, de recyclage et d’autres formes de valorisation ont ainsi existé depuis les temps les plus reculés. Les archéologues qui étudient Stonehenge, par exemple, ont montré que les mégalithes qui forment cet ensemble ont été taillés des centaines d’années avant que les travaux ne commencent sur le site actuel. Ils ont émis l’hypothèse que ces pierres avaient d’abord été utilisées dans une structure plus proche de la carrière d’origine. Ces découvertes prouvent que Stonehenge est, selon leur formule, « un monument de seconde main »
Le 20e siècle signale une rupture soudaine dans ce domaine.
Basculement des pratiques
En 1910, à Bruxelles, un chantier en particulier fait retentir une note discordante au sein des procédures qui semblaient couler de source depuis un siècle au moins. Il s’agit de la caserne Sainte-Elisabeth, un ancien couvent occupant tout un îlot de la Rue des Sables. Lors de la mise en adjudication pour la démolition de cet édifice, l’adjudicataire a eu la mauvaise surprise de constater que les prix remis par les entrepreneurs soumissionnaires pour le rachat des matériaux ne permettaient même pas de financer le démantèlement.
En peu de temps, beaucoup de choses ont changé. L’augmentation de la pression foncière est l’un de ces facteurs. Le temps mais aussi l’espace disponibles de- viennent des facteurs importants. On voit également poindre une situation plus congestionnée. L'évacuation d'un important volume de matériaux devient problématique, tout comme le fait de prévoir la place pour une installation temporaire de nettoyage des briques ou de stockage des matériaux.
Dans les grandes métropoles du monde, un basculement important est en train de s’amorcer. Jusqu’alors, les démolitions étaient un poste du chantier qui rapportait de l’argent. Elle deviennent progressivement un poste qui augmente les coûts du chantier. Cette transformation connaît une accélération soudaine dans le contexte frénétique d’emballement économique qui précède le crash boursier de 1929.
L'exemple de New York
Vers 1920, écrit Byles, le démantèlement des bâtiments à New York était encore largement réalisé par des ouvriers professionnels.
Mais vers la fin des années 1920, de telles pratiques tendent à disparaitre du paysage new-yorkais. Byles décrit à ce propos le chantier de démolition de l'hôtel Majestic en 1929. Situé le long de Central Park, les promeneurs peuvent assister pendant quelques semaines, non sans un certain effroi, à des scènes violentes où des ouvriers démolissent à la masse des salles de bains en marbre et brisent volontairement des fenêtres pour jeter les gravats directement versés dans la mer et l'intérieur de l'hôtel en bois de rose, en acajou ou en noyer noir sont évacués comme bois de chauffage.
Les entrepreneurs en démolition vivent alors sous la coupe d'un nouveau régime : celui du système des pénalités de retard et des bonus pour une démolition achevée avant le délai. Ces primes et pénalités élevées font émerger une nouvelle figure de démolisseur : les champions de la vitesse.
Les bouleversements décrits ci-dessus ont la ville de New York pour décor. Mais ces transformations des pratiques de démolition se répercutent également dans nos contrées. Les nouvelles méthodes de travail et les nouveaux outils qui composent l’arsenal des démolisseurs voyagent rapidement d’un côté à l’autre de l’océan.
Le réemploi mis à mal à la fin des années 1900
L’augmentation de la pression foncière propre aux zones urbaines denses a également poussé les propriétaires à effectuer les travaux de transformation de leurs biens le plus rapidement possible. Dans un contexte où le prix des loyers est largement supérieur à celui de la matière, il n’y a pas – ou peu – d’incitants poussant les propriétaires à mettre en place des mécanismes de récupération et de revente.
Le rôle des autorités publiques a également connu des transformations importantes. Nous avons montré comment, jusqu’à la fin du 19e siècle, celles-ci pouvaient stimuler une forme d’entrepreneuriat via l’organisation de ventes publiques de leur patrimoine matériel voué à l’évacuation. De tels mécanismes ne fonctionnent bien sûr que dans un contexte où ces opérations offrent une promesse de rentabilité.
Cet article traitant de l'historique du réemploi des matériaux issus de démolition n'est qu'une courte introduction au livre présenté ci-dessous, comprenant quant à lui une analyse complète .
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Extrait du titre Déconstruction et réemploi
De Michaël Ghyoot, Lionel Devlieger, Lionel Billet, André Warnier
Collection Architecture
Publié chez EPFL PRESS




