La naissance de moyens de communication
Le télégraphe international est né sous le signe de la Genèse: le 24 mai 1844, lorsque Samuel F. B. Morse envoya depuis la Cour suprême de Washington le tout premier message en code Morse à son assistant Alfred Vail à Baltimore, ses mots étaient directement tirés de l’Ancien Testament. Il écrivit : « CE QUE DIEU A FORGÉ », ce qui tend à démontrer que tout nouveau lien commence par une interrogation sur son origine, et sur ce que cette origine laisse présager.
Le premier appel téléphonique de l’histoire, entre Alexander Graham Bell et son assistant M. Watson, date du 10 mars 1876. Il est né quant à lui sous le signe du paradoxe: «M. Watson, venez donc! J’aimerais vous voir», s’écria Bell, soulignant en quelques mots l’ampleur de la tâche accomplie et les progrès qui restaient à faire pour surmonter la distance physique.
L’histoire du téléphone portable est née sous le signe de la vantardise: Martin Cooper, chez Motorola, était tranquillement en train de descendre la 6e avenue de New York le 3 avril 1973, lorsqu’il composa le numéro de son rival Joel Engel qui travaillait chez AT&T pour lui annoncer, sous le regard ébahi des passants: « Joel, je t’appelle d’un téléphone portable : un véritable téléphone portable, petit et mobile. » (« Je ne sais plus très bien ce qu’il m’a répondu, mais il y a eu un long blanc. À mon avis, il fulminait. »)
Pour le premier SMS, tout a commencé par un message festif, le 3 décembre 1992, lorsque Leil Papworth, chez Sema Group Telecoms, envoya à Richard Jarvis, chez Vodafone, un SMS lui souhaitant un « Joyeux Noël » anticipé.
Les débuts d’Internet ont été à la fois plus modestes et bien moins encourageants, ce qui est assez cohérent finalement. C’était le 29 octobre 1969. Charley Kline, de l’Université de Los Angeles, envoya via l’ARPANET à Bill Duvalle, de l’Institut de Recherche de Stanford, le premier message jamais transmis entre ordinateurs. Le message se résumait au mot « login » (« connectez-vous ») – ou plutôt à «lo» puisque l’ordinateur qui devait recevoir le message a « planté » à mi-chemin. « Lo ! » en anglais étant une interjection biblique, Kline avait réussi malgré lui à citer l’Ancien Testament dans son premier message.
Communications inter-personnelles
La notion de «protocole» constitue le socle de tout lien inter-personnel, c’est-à-dire un ensemble de conventions régissant les interactions humaines, de la simple accolade (ou du moindre « bonjour » lancé à la volée) à la politesse la plus rigoureuse, regroupant en fin de compte toute la gamme des normes sociales. Or, les liens entre machines ne fonctionnent pas autrement: c’est grâce à un protocole que l’on se met d’accord, ou qu’on est « raccord » – d’ailleurs, le mot grec protokollon signifie «première colle», en référence à la page extérieure qu’on collait sur le livre ou le manuscrit.
Dans les relations interpersonnelles, les protocoles sont une source d’inquiétude permanente, quoique peu visible. Admettons que j’aie envoyé un message à quelqu’un il y a plusieurs jours sans avoir eu de réponse: à partir de quel moment dois-je m’inquiéter de savoir s’il a bien été reçu ? Disons qu’il est exactement 12 h 05, et que nous avions un rendez-vous téléphonique à midi précise: est-ce que par hasard chacun de nous est en train d’attendre l’appel de l’autre ? Autre exemple : la réponse que l’on me fait est étrange. Ai-je mal compris ou est-ce mon interlocuteur ? Comment en avoir le cœur net ?
Du télégraphe au SMS, les nouvelles technologies de communication se sont jusqu’à présent contentées de fournir de nouveaux canaux pour nos défis interpersonnels quotidiens. Avec Internet en revanche, les ordinateurs ne sont plus seulement un canal supplémentaire de communication, ils sont aussi, voire surtout, des interlocuteurs eux-mêmes. En effet, de part et d’autre, ce sont bien eux qui se parlent. Il a donc fallu que les machines inventent des solutions à leurs propres problèmes de communication, et ces problèmes (ainsi que leurs solutions) imitent et éclairent les nôtres.
Cet article n'est qu'une courte introduction au livre présenté ci-dessous, comprenant quant à lui une analyse complète du sujet.
> Commandez dès à présent votre ouvrage
A lire aussi : Le sur-apprentissage à notre détriment
Extrait du titre Penser en algorithmes
De Brian Christian, Tom Griffiths
Collection Quanto
Publié chez EPFL PRESS



